• FATHER'S SLEEP

    my father often complained of aches and pains
    he rubbed his back and yelled and swore
    or suddenly crushed by an overwhelming fatigue
    he fell asleep like a sack of potatoes anywhere

    his legs apart chin on his chest
    he slept flattened under the weight of work
    and sometimes even at table pushing his plate
    with his forehead on his hands he fell asleep

    then very gently we removed his napkin
    under his forehead and his hands we removed the cutlery
    we stealthily cleared the table
    on tip-toe we abandoned the room

    to let him take all his rest as he should
    we left him with his forehead resting on the table
    where he slept defeated like a dead animal
    but later we heard him shout in the room

    he yelled because sleep had deserted him
    his body hurt and ached all over
    his fingers had left red marks on his skin
    he woke up angry: it had been so good

    to be so far away from all his cares!
    and swearing and grumbling he went to Marie
    to the kitchen to drink a cup of black coffee
    then he went out he started the car we heard

    the tyres on the gravel the fear had ended
    we resumed our games our fratricidal wars... more »

  • LE SOMMEIL DU PÈRE

    mon père se plaignait souvent de courbatures
    il poussait des jurons en se frottant le dos
    ou soudain écrasé par excès de fatigue
    il tombait en sommeil comme un sac n'importe où

    les jambes écartées menton sur la poitrine
    il dormait effondré sous le poids du travail
    et parfois même à table poussant son assiette
    et le front sur ses mains il tombait endormi

    alors très doucement nous ôtions sa serviette
    sous son front et ses mains nous ôtions le couvert
    nous débarrassions la table furtivement
    sur la pointe des pieds nous désertions la salle

    afin qu'il prenne comme il faut tout son repos
    nous le laissions le front appuyé sur la table
    où il dormait vaincu comme une bête morte
    mais plus tard nous entendions crier dans la salle

    il hurlait parce que le sommeil le quittait
    son corps courbaturé partout lui faisait mal
    ses doigts restaient en marques rouges sur sa peau
    il sortait fâché du sommeil: c'était si bon

    d'être parti ainsi loin de tous ses soucis!
    et jurant maugréant il allait chez Marie
    à la cuisine boire un coup de café noir
    puis il sortait il démarrait on entendait

    les pneus sur le gravier la peur était finie
    nous reprenions nos jeux nos guerres fratricides... more »

  • MELANCHOLY

    (sur un dessin de Frédéric Pajak)
    quand j'étais un enfant tout seul dans la campagne
    et que le ciel béant me tombait sur la tête
    et que la mer autour murmurait pour venir
    lentement m'enfermer dans sa marée pourrie

    quand avec ma culotte infecte et ridicule
    je montrais mes genoux cagneux et que j'étais
    un insecte perdu dans l'humeur infinie
    des adultes mauvais qui crachaient leurs blasphèmes

    alors je m'arrêtais un instant sur la grève
    et je portais ma main sur ma figure pour
    ne plus voir l'horreur d'être né sur cette terre
    et d'attendre toujours que se lève le jour... more »

  • LE TRAM DE NANTES

    les gens fument les gens absorbent du café
    les gens boivent les gens mangent beaucoup de viande
    ils mangent la chair des bêtes qu'ils ont tuées
    les gens en mangeant parlent les gens se déhanchent
    en s'envoyant du vin les gens font des enfants
    pendant qu'ils dorment les gens rapprochent leurs corps
    les gens s'accouplent les gens sans s'en rendre compte
    en rapprochant leurs corps les gens s'entrefécondent
    et comme tous les animaux sur cette terre
    les gens se reproduisent les gens se libèrent
    de leurs angoisses en engendrant des enfants

    et puis quand ils vont sur les trottoirs de la ville
    les gens fument encore en attendant le tram
    car le tram pour les gens ne vient pas assez vite
    les gens en entrant dans le tram se précipitent
    et puis le tram repart comme il était venu
    d'autres gens vont attendre la venue du tram
    qui va les emporter où ils veulent aller
    le tram de Nantes les emporte hors de la ville
    pour respirer l'air des oiseaux les gens s'en vont
    avec le tram de Nantes dans les bois fertiles
    pour refertiliser leurs besoins légitimes

    ensuite avec le tram les gens rentrent dans Nantes
    où ils refumeront les gens prendront des viandes
    et ils reparleront les gens boiront du vin
    ils absorberont du café les gens alors
    iront chercher le tram afin d'aller dehors
    respirer l'air des oiseaux qui chantent à Nantes
    à gorge triomphante l'Existence Immense... more »

  • L'ESPÈCE HUMAINE

    les hommes sont des mammifères
    (car c'est ainsi qu'ils se présentent)
    qui sur l'écorce de la terre
    forment des bandes étonnantes

    avec leurs pattes de derrière
    ils se dressent bizarrement
    ce qui fait courber leurs vertèbres
    et leur donne du voûtement

    les femmes n'ont que deux mamelles
    qu'elles font sucer aux enfants
    pour les nourrir et qu'elles belles
    aiment montrer sur leur devant

    et quant au mâle il est très fier
    de ses glandes et de son membre
    qu'il met en valeur pour se faire
    admirer vers son entrejambe

    le corps de l'homme est sans fourrure
    ce qui l'oblige à se vêtir
    pour éviter que la froidure
    ne l'oblige à s'en repentir

    et même dans les régions chaudes
    l'homme recouvre ses parties
    parce qu'en les montrant aux autres
    il pourrait les faire tarir

    si je me suis mis à écrire
    ce poème en vers quaternaires
    c'est pour une photographie
    que j'ai vue dans le dictionnaire

    et sur laquelle on voit un homme
    vêtu d'un simple cache-sexe
    en train de descendre la gomme
    de sa peau brune dans la peste

    d'une eau trouble à Bhubaneswar
    ville de l'Inde orientale
    où la vue de cet avatar
    humain me fut à grand scandale

    cet animal qui descend là
    tristement dans cette eau me trouble
    parce qu'il montre qu'il est las
    de ce qui rend sa tête lourde

    et qu'il voudrait comme alléger
    en la plongeant dans cette eau où
    on voit les temples refléter
    leurs rainures noires et rouges

    alors j'ai rêvé sur nous-mêmes
    et l'étrangeté que nous sommes
    tant que j'ai dû faire un poème
    avec tous ces mots qui résonnent

    de leurs syllabes en nommant
    la chose ainsi qui me tracasse
    puisque moi-même en ce moment
    je fais partie de cette race

    dont la tête développée
    est lourde à porter certains jours
    et qu'il nous faut toujours bomber
    malgré toujours les durs retours

    de notre pensée en nous-mêmes
    nous devons apprendre à bénir
    cette cervelle qui nous mène
    vers les désirs de l'avenir... more »

  • MELANCHOLY

    (on a drawing by Frédéric Pajak)
    when I was a child all alone in the country
    and the gaping sky fell on my head
    and the surrounding sea murmured to come
    slowly to enclose me in its polluted tide

    when in my absurd grubby shorts
    I showed my knock knees and was
    an insect lost in the limitless bad temper
    of the evil adults who spat out their blasphemies

    then I stopped for a moment at the edge of the sea
    and covered my face with my hand to shut out the sight
    of the horror of being born on this earth
    and of always waiting for the morning light... more »

  • TALAVÉRA

    Vanguélis se montrait dans la posture abjecte
    d'une bête abattue aux jambes grand-ouvertes
    (cependant le bateau avançait mornement
    par la force de son mouvement permanent)

    Vanguélis étendu avec sa peau suante
    sur sa couche attendait que dans son antre j'entre
    Homéros m'y avait poussé avec sarcasme
    mais je détestais cette dérision de l'âme

    la peau de Vanguélis était nue excepté
    un caleçon couvrant sa sexualité
    (cependant le bateau continuait mornement
    à fendre l'océan sans perdre aucun moment

    par son hélice attachée au bout de sa caisse
    il remuait la flache et avançait sans cesse)
    je reculai pour ne plus voir la dérision
    de ce que j'aime aussi pour la simple raison

    que la chaleur était ce jour-là suffocante
    et dégoûtait de se coller à d'autre viande
    (cependant le bateau mornement labourait
    l'eau marine montrant son immense marais)

    je reculai hors de la vue de ce pauvre homme
    qui s'ennuyait à mort sur cette mer énorme
    et je rentrai dans ma cabine où m'attendait
    l'immensité de la solitude où j'étais

    (cependant le bateau continuait mornement
    à fendre l'océan sans perdre aucun moment)... more »

  • TALAVÉRA

    Vanguelis sat in the abject posture
    of a worn-out animal with his legs splayed out
    (meanwhile the ship advanced glumly through the ocean
    by the force of its constant motion)

    Vanguelis lying with his sweaty skin
    on his bed waited for me to enter his den
    Homeros had sarcastically pushed me there
    but I detested this mockery of the soul

    Vanguelis' skin was naked except for boxer shorts
    which covered up his sexual parts
    (meanwhile the ship continued glumly through the ocean
    without diminishing its motion

    by its propeller attached to the end of its enhanced
    hull it moved the water and steadily advanced)
    I drew back to avoid seeing any more derision
    of what I love also for the simple reason

    that the heat was suffocating that day
    and put me off sticking to other flesh
    (meanwhile the ship glumly ploughed on steadily
    through the enormous watery swell of sea)

    I withdrew out of sight of that poor guy
    who was bored to death on that huge sea
    and I went back into my cabin where I was face to face
    with the immensity of the solitude of that place

    (meanwhile the ship continued glumly through the ocean
    without diminishing its forward motion)... more »

  • THE HUMAN SPECIES

    human beings are mammals (for that's the way
    they style themselves among the taxonomic classes)
    who on the surface of the earth today
    form astonishing masses

    with their hind paws at one end
    they look bizarre when they stand erect
    and that makes their backbones bend
    and gives their posture a stooped effect

    the women have only two breasts side by side
    that they give their young to feed from
    to nourish them and that they don't hide
    but like to display on their chest prom-

    inently and as for the male he is very proud
    of his virile member and his testicles
    with which he is endowed
    and wants admiration for his genitals

    the body of man is without a covering of fur
    and that causes him to get dressed
    to avoid the cold weather
    making him sorry he's not as hairy as the rest

    and even in hot regions
    man covers his private parts
    because if he showed them to others
    it might make them dry up.

    if I began to write
    this poem in stanzas with a classic look
    it's because of a photograph
    that I saw once in a reference book

    in which you see a man
    wearing a simple loin-cloth
    lowering the inflammation and ulceration
    of his brown skin into the filthy froth

    of murky water at Bhubaneswar
    a city of the Asian east
    where the sight of that human avatar
    was for me shocking to say the least

    this animal that goes down sadly
    into this water troubles me
    because it shows that it is weary
    of what makes its head so heavy

    and that he hoped to alleviate the effect
    by plunging it in that water where
    the nearby temples all reflect
    their black and red grooves

    then I had a dream about our kind
    and the strangeness that we encapsulate
    so that I had to write some lines
    with all these words that resonate

    with their syllables in thus putting a name
    to the thing that hits me in the face
    considering that I myself am in this frame
    I am a member of this race

    that has a highly developed head
    that's heavy to carry on certain days
    and that we always have to swell
    in spite of the fact that it never pays

    in our thinking about our kind
    we ought to learn to be grateful for
    this brain that leads us with our mind
    toward the desires of the future... more »

  • THE NANTES TRAM

    the people smoke the people drink something distilled
    the people swallow coffee the people eat quantities of meat
    they eat the flesh of animals they've killed
    the people talk while they eat they stand with their weight on one foot
    as they swig their wine the people make babies
    while they sleep the people put their bodies together
    the people pair up the people without realizing it
    in putting their bodies together the people make each other fruitful
    and like all the animals in creation
    the people reproduce themselves the people enjoy liberation
    from their anxieties by propagation

    and then when they walk on the pavements of the city
    the people smoke again as they wait for the tram
    since for the people the tram doesn't come very fast
    the people rush onto the tram when it comes at last
    and then the tram starts off again as it had come
    other people are going to await the coming of the tram
    which is going to take them where they want to go
    the Nantes tram takes them outside the city
    to breathe the air of the birds the people go away
    on the Nantes tram to the fresh forests
    to refresh their rightful needs

    later on the tram the people re-enter Nantes
    where they will re-smoke the people will eat meat
    and they will re-speak the people will drink wine
    they will swallow coffee and after that they
    will catch the tram in order to go away
    to breathe the air of the birds that chant to Nantes
    in full-throated triumph the Immense Existence... more »

  • THE RAIN

    the rain fell very straight all through the idle night to repeat
    the right-angled rain fell on the paving and never ceased
    the rain fell from the sky onto the street
    made glistening by that water the sky had released

    in the solitary night the rain didn't stop falling down
    the rain continued to pour its waters quite straight
    into the sticky dreams of the man on the ground
    who had stopped under the awning of a little shop open late

    the very vertical rain fell without stopping
    and the man under the awning stood like a hare
    watching for ages that rain that was falling
    on the glistening cobbles of the solitary street

    the rain was beginning to go off
    suddenly he ran out into it again
    because he was tired of sheltering under that roof
    he was bored with staying in the shelter from the rain... more »